Discernement IA : le plausible n’est pas le probable

Quand l'IA rend tout plausible, décider commence par savoir trier.

À l’ère de l’IA, jamais il n’a été aussi facile de produire un futur convaincant. Une démonstration d’agent, une roadmap stratégique, un plan de conduite du changement, une vidéo générée en dix minutes….. Tout arrive avec le même aplomb, en même temps. Or ces récits ne relèvent pas du même régime. Certains décrivent ce qui va probablement se passer. D’autres, ce qui pourrait arriver. D’autres encore, ce que leurs auteurs voudraient voir arriver. Le discernement consiste justement à les trier.

Le mot discernement vient du latin discernere : séparer, distinguer. Face à l’IA, ce n’est plus une qualité morale diffuse. C’est une compétence de décision, qui s’apprend et qui s’outille. Le design fiction est l’un des moyens les plus efficaces pour l’entraîner.

Pourquoi le discernement devient crucial à l’ère de l’IA

Un grand modèle de langage ne cherche pas la vérité. Il calcule la suite la plus vraisemblable d’un texte (ce que token, RAG et LLM signifient vraiment pour vos décisions). Autrement dit, l’IA générative est une machine à plausible. Elle produit, à coût quasi nul, des scénarios, des chiffres et des argumentaires cohérents en apparence.

Ce n’est pas un défaut en soi. C’est même ce qui la rend précieuse pour explorer. Le risque apparaît ailleurs : lorsque cette abondance de plausible est lue comme du probable. Trois confusions reviennent sans cesse dans les organisations.

  • Prendre le plausible pour le probable. Une démonstration réussie devient une feuille de route. Pourtant, ce qui fonctionne en salle de réunion n’a encore rien prouvé en production.
  • Prendre le probable pour l’inévitable. « L’IA va remplacer tel métier. » La tendance devient un destin, et la décision se réduit à suivre.
  • Prendre le souhaitable pour le probable. Un éditeur décrit le monde que son produit rend nécessaire. Sa vision, légitime, se présente alors comme une prévision.

S’y ajoute l’erreur inverse : écarter le possible comme de la science-fiction, jusqu’au jour où il arrive.

Enfin, une pression culturelle aggrave le tout. Nos organisations valorisent l’assurance et demandent d’agir comme si l’avenir était connu. Les prospectivistes de KnowledgeWorks observent que cette posture ferme la porte aux opportunités. Elle rend aussi aveugle aux changements en cours. Le futurologue Jim Dator le résume d’une formule : le futur ne peut pas être prédit, parce qu’il n’existe pas.

Le cône des futurs : quatre régimes pour lire l’avenir

Pour sortir de la confusion, les prospectivistes utilisent un outil visuel simple : le cône des futurs. Dès 1978, Henchey classait les futurs en quatre catégories. Une première version du cône, dite « cône de plausibilité », servait en 1988 à explorer des scénarios géopolitiques. Hancock et Bezold l’ont popularisé en 1994, puis Voros l’a enrichi en 2003.

Le principe se lit d’un coup d’œil. Le cône part du présent, étroit, puis s’évase vers l’avenir. Plus on regarde loin, plus les variables se multiplient, et plus le champ des futurs s’élargit. À l’intérieur, quatre zones s’emboîtent.

Taxonomie des futurs : possible, plausible, probable et préférable, du présent vers les futurs
La taxonomie des futurs, redessinée dans Speculative Everything (Dunne et Raby, 2013) d’après Stuart Candy.

Notez que le préférable, ou souhaitable, n’est pas une zone à part. Il chevauche le probable et le plausible. C’est là que le design fiction trouve son terrain.

Le possible : tout ce qui pourrait advenir

Le possible est la zone la plus large. Il inclut tout ce qui pourrait arriver, y compris l’improbable : ruptures, « cygnes noirs », événements rares à fort impact. Certains possibles reposent même sur des connaissances que nous n’avons pas encore. Sa question : et si… ?

Le plausible : ce qui tient compte tenu de ce que l’on sait

Le plausible est plus étroit. Il rassemble les futurs cohérents avec nos connaissances, nos tendances et nos systèmes actuels. Un futur plausible n’est pas forcément probable. Il est simplement tenable de bout en bout. Sa question : qu’est-ce qui pourrait arriver ? C’est précisément le terrain de l’IA générative. D’où l’importance de ne pas s’y arrêter.

Le probable : ce qui arrivera si rien ne change

Le probable prolonge les tendances en cours. C’est le « futur officiel », celui que l’on voit le mieux depuis le présent, parce que notre esprit préfère le familier. Sa question : qu’est-ce qui va probablement arriver ? Méfiance cependant : prolonger une courbe n’est pas prévoir. Michel Godet mettait déjà en garde contre l’assimilation du scénario tendanciel au futur le plus probable.

Le préférable : ce que nous voulons voir advenir

Le préférable ou le souhaitable change de nature. Les trois premiers régimes décrivent le changement qui nous arrive, et reposent sur des hypothèses. Le souhaitable, lui, décrit le changement que nous voulons provoquer. Il repose sur des valeurs. Sa question : qu’est-ce que nous voulons ? C’est pourquoi aucune IA ne peut le produire à votre place. Elle formule des visions ; elle ne tranche pas ce qui compte pour vous (clarifier mission, vision et valeurs avant de déployer l’IA).

Ce que la prospective a appris à distinguer

Ce discernement n’a rien de nouveau. La prospective française l’outille depuis des décennies. En 1983, dans la revue Futuribles, Michel Godet en pose les bases. L’avenir est multiple : plusieurs futurs sont possibles, qu’il nomme les futuribles. Un scénario décrit l’un d’eux, avec le cheminement cohérent qui y mène depuis le présent.

Godet distingue ensuite plusieurs familles. Le scénario tendanciel suit le chemin le plus probable. Les scénarios contrastés encadrent l’espace des futurs possibles. Enfin, le scénario normatif part d’un futur souhaitable, puis remonte vers le présent pour en tester la faisabilité. Tout le discernement est déjà là. La phase exploratoire balaie le possible, le plausible et le probable. La phase normative traite le souhaitable. On ne mélange pas les deux conversations.

Godet insiste aussi sur les germes de changement. Pierre Massé les appelait des faits porteurs d’avenir : « le signe infime par ses dimensions présentes mais immense par ses conséquences virtuelles ». Or le flux d’annonces sur l’IA rend ce repérage difficile, car tout y paraît également important.

Plus récemment, le groupe d’ingénierie Arup a publié 2050 Scenarios: Four plausible futures (2019). Deux axes structurent l’exercice : la santé de la planète et la condition des sociétés. Leur croisement donne quatre mondes. Post Anthropocene réconcilie les deux. Extinction Express les voit décliner ensemble. Humans Inc. prolonge notre trajectoire actuelle, le progrès social au prix de la planète. Greentocracy, enfin, restaure la nature au prix des libertés.

Ce dernier monde est une leçon de discernement. Un futur peut être souhaitable sur un axe et inacceptable sur l’autre. Le souhaitable ne se décrète donc pas : il se discute, critère par critère. Surtout, Arup ne s’arrête pas aux indicateurs. Chaque monde est raconté à travers un personnage, une journée, une ville. Le rapport assume d’ailleurs sa conclusion : « The future is fiction ».

Le design fiction, un entraînement au discernement

Le design fiction consiste à matérialiser des scénarios futurs sous forme d’artefacts, comme s’ils existaient déjà. Il peut s’agir d’un objet, d’un service, d’une interface ou d’un article de presse. Julian Bleecker a forgé le terme ; Anthony Dunne et Fiona Raby ont formalisé l’approche spéculative dans Speculative Everything (2013).

Où se situe exactement le design fiction ? Le designer Elliott P. Montgomery en propose une cartographie qu’il qualifie lui-même de non résolue. Un axe horizontal va du non contraint, côté art et science-fiction, au contraint, côté stratégie. Entre les deux se recouvrent le design, les études prospectives, le design critique et le design spéculatif.

Cartographie du design spéculatif : art, design, stratégie, études prospectives et design fiction, sur un axe du non contraint au contraint
An Unresolved Mapping of Speculative Design, v2.0, Elliott P. Montgomery (epmid.com). La taille des cercles ne dit rien de leur importance.

Le design fiction se loge au cœur de ces recouvrements, juste au-dessus de l’axe, côté non contraint. Il emprunte à la fiction sa liberté d’explorer le possible, et à la prospective son exigence de plausibilité. Plus à droite, le design futures et le design thinking basculent vers la stratégie : c’est là que le souhaitable devient décision. Tout l’enjeu d’un accompagnement consiste donc à traverser cet axe, de la fiction vers le cadrage.

Pourquoi parler d’entraînement au discernement ? Parce que la méthode oblige à traiter chaque régime du cône pour ce qu’il est. Quatre mécanismes l’expliquent.

Rendre le futur jugeable

Un scénario abstrait se discute mal : on l’approuve ou on le rejette par principe. Un artefact, en revanche, se juge. Devant un article de journal daté de 2035, chacun sait tout de suite ce qui le dérange ou l’attire. Le jugement devient concret, donc partageable.

Éprouver la plausibilité par le détail

Fabriquer un artefact impose des choix précis. Qui paie ce service ? Quelle règle l’autorise ? Qui en est exclu ? À chaque détail, la cohérence du scénario est mise à l’épreuve. C’est l’inverse du plausible généré par une IA, qui paraît cohérent parce qu’il reste vague. Le design fiction, lui, descend dans le concret, là où les failles apparaissent.

Séparer l’hypothèse du désir

Face à un artefact, deux conversations coexistent. La première porte sur la plausibilité : est-ce que cela tient ? La seconde porte sur le souhaitable : est-ce que nous le voulons ? Un bon atelier les distingue explicitement. Ainsi, on peut juger un futur très plausible et le refuser. On peut aussi désirer un futur peu probable, et décider d’agir pour le rapprocher.

Ouvrir le possible sans solutionnisme

La question « et si… ? » élargit le champ sans imposer de réponse. Elle protège contre deux travers : s’enfermer dans le probable, et sauter trop vite à l’outil. En pratique, elle remet de l’imagination là où le débat IA se résume souvent à un choix de fournisseur (pourquoi imaginer le futur plutôt que le prédire).

Le studio d’innovation Schoolab résume cette différence dans le schéma ci-dessous. L’approche traditionnelle projette un cône étroit depuis le présent : seuls les futurs dans l’axe des tendances sont examinés, les autres restent hors champ. Le design fiction élargit le cône, puis fait circuler les idées entre les futurs périphériques et le cœur du scénario.

Approche traditionnelle, cône étroit vers un futur unique, et approche avec le design fiction, cône élargi vers plusieurs futurs
Approche traditionnelle et approche avec le design fiction. Crédit : Schoolab.

Pour Schoolab, le design fiction est une méthode d’innovation stratégique et prospective, qui fait de la fiction un outil de conception. Sa démarche se déroule en quatre temps. D’abord, explorer l’écosystème et ses signaux faibles. Ensuite, projeter quatre à dix scénarios en atelier. Puis imaginer des artefacts tangibles : vidéos, prototypes, faux articles. Enfin, traduire ces apprentissages en stratégie et en feuille de route. On retrouve la logique de Godet : explorer largement, puis revenir au présent pour décider.

Trignac 2042, un cas de discernement collectif

La Caisse des Dépôts documente sur son blog un cas d’école de design fiction appliqué aux territoires. Il s’inscrit dans « Habiter demain », un lab d’innovation mené avec la Banque des Territoires, le bras du groupe dédié aux collectivités. Pour la Caisse des Dépôts, l’enjeu dépasse l’exercice créatif. Loin du storytelling de marketing territorial, les récits prospectifs servent à la fois à décider, à mobiliser et à faire accepter le changement.

Le terrain choisi est Trignac, en Loire-Atlantique, une commune d’environ 8 000 habitants. Elle connaît une déprise typique des petites villes : centre qui se vide, commerces vacants, population vieillissante. Elle dispose pourtant d’atouts, dont un rapport fort à l’eau et un patrimoine industriel remarquable, les Forges.

Le protocole, conduit par l’école La Plateforme, a duré quatre mois. L’équipe a d’abord cartographié les enjeux, les acteurs et les signaux faibles. Ensuite, un atelier « Et si… ? » a ouvert le champ : et si Trignac misait sur l’économie bleue ? Sur le tourisme ? Sur le sport ? Puis cinq articles de presse datés de 2042 ont été rédigés. Élus, techniciens et usagers ont réagi à chacun, en notant ce qui les séduisait et ce qui les inquiétait. Enfin, la discussion collective a fait émerger des pistes concrètes : valoriser les canaux, faire des Forges un lieu totem, soutenir l’artisanat local. La mairie envisageait ensuite de diffuser ces articles aux habitants, pour ouvrir la conversation à toute la commune.

Ce cas illustre les mécanismes décrits plus haut. Les articles exagéraient certains traits pour provoquer le débat : ils exploraient le possible et le plausible. La décision, elle, a porté sur le souhaitable, puis sur ce qui était faisable dès maintenant. L’article de la Caisse des Dépôts en tire la leçon : la méthode doit organiser des allers-retours constants entre prospective et réalité du terrain, appuyés sur une observation presque ethnographique.

Appliquer ce discernement à vos décisions IA

RégimeQuestionRepose surPiège à l’ère de l’IA
PossibleEt si… ?L’imagination, les rupturesLe balayer comme de la science-fiction
PlausibleQu’est-ce qui pourrait arriver ?La cohérence avec ce que l’on saitLe confondre avec le probable
ProbableQu’est-ce qui arrivera si rien ne change ?Les tendances, les donnéesEn faire un destin
SouhaitableQu’est-ce que nous voulons ?Les valeursLe déguiser en prévision

Dans nos accompagnements, ce discernement s’organise en trois temps : observer, imaginer, prototyper.

Imaginer : construire des scénarios contrastés. 
Choisissez deux incertitudes majeures, comme l’a fait Arup, et croisez-les. Vous obtenez quatre futurs plausibles. Ajoutez un scénario tendanciel explicite : vous verrez enfin le futur par défaut que votre organisation suit sans le dire.

Prototyper : fabriquer un artefact par scénario. 
Une note interne de 2030, une fiche de poste transformée par un agent IA, un courrier client. Puis mettez-les en débat, en séparant les deux questions : est-ce plausible ? est-ce souhaitable ?

Le souhaitable ainsi clarifié devient un cap. Il reste alors à remonter vers le présent et à cadrer le projet IA avant de choisir une solution.

Quatre questions à poser devant toute annonce IA
  1. Est-ce possible ? Rien, techniquement ou physiquement, ne l’interdit-il ?
  2. Est-ce plausible ? Le récit tient-il de bout en bout, jusqu’aux coûts, aux règles et aux usages ?
  3. Est-ce probable ? Quelles données, quelles preuves d’adoption, quelle tendance le soutiennent ?
  4. Est-ce souhaitable ? Pour qui, selon quelles valeurs, et au détriment de qui ?
En résumé

L’IA a rendu le plausible abondant et bon marché. Ce qui devient rare, c’est la capacité à le trier. Distinguer le possible, le plausible, le probable et le souhaitable, c’est refuser de laisser la vraisemblance décider à notre place.

Le cône des futurs donne la carte. La prospective donne la méthode. Le design fiction donne l’expérience : il rend chaque futur assez concret pour être jugé. Ce n’est pas un exercice créatif. C’est une façon de voir clair avant de choisir.

« You can’t manage what you do not visualize. »


Pour aller plus loin

Pour comprendre ce qui distingue cette approche de la prospective classique, lisez le design fiction comme méthode de décision. Et pour un exemple côté secteur public, découvrez ce que l’État nous apprend avec le design fiction.

Sources

Discernement IA : le plausible n’est pas le probable

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Quand l’IA rend tout plausible, décider commence par savoir trier.

IA + design fiction : la tendance qui installe une méthode de décision

Design fiction

Les acteurs qui transforment l’IA + design fiction en méthode, pas en mode.