Pendant dix ans, l’IA design fiction est restée une curiosité de studio créatif et de colloque design. En 2027, elle devient un choix de méthode que des agences, un État et une communauté de recherche assument publiquement — et cela change la nature de la conversation.
Ce n’est plus une question de savoir si le design fiction a sa place dans une stratégie IA. C’est une question de savoir avec quel acteur, sur quel terrain, et pour quelle décision.
Trois signaux qui font de 2027 un basculement
Un signal isolé serait une anecdote. Trois signaux convergents dessinent une tendance.
Premier signal : l’adoption institutionnelle. Quand l’acteur le plus prudent d’un pays — son administration centrale — commande une exposition de design fiction pour interroger sa propre transformation par l’IA, la méthode change de statut. En France, la Direction interministérielle de la transformation publique (DITP) a construit un parcours immersif projetant le ministère de la Défense écologique en 2037, où l’intelligence artificielle redistribue les métiers, les pratiques et les décisions partagées entre humains et machines. L’objectif affiché n’est pas de prédire ce futur, mais de le mettre en débat — une définition qui pourrait sortir mot pour mot de notre propre manifeste sur le sujet.
Deuxième signal : la légitimation académique. La recherche en interaction homme-machine s’empare du sujet à un rythme inédit. La conférence ACM Designing Interactive Systems 2026 présente des travaux qui interrogent les LLM non plus seulement comme objet de la fiction, mais comme outil pour la produire — au point qu’on commence à parler de « generative design fiction » comme sous-discipline à part entière. Une pratique qui infuse la recherche universitaire n’est plus une mode d’agence : c’est un champ qui se structure.
Troisième signal, le plus intéressant : la confusion productive entre prospective et design fiction s’intensifie précisément parce que l’IA est le sujet le plus commenté du moment. Le rapport « AI 2027 », largement partagé et discuté début 2026, en est l’illustration parfaite : un scénario narratif détaillé, volontairement présenté par ses auteurs non comme une recommandation mais comme un exercice de prospective. C’est du texte qu’on lit et qu’on discute — exactement ce que notre manifeste distingue du design fiction. Plus l’IA génère de récits prospectifs de ce type, plus la vraie valeur différenciante des artefacts diégétiques — des objets qu’on utilise plutôt que des scénarios qu’on lit — devient visible par contraste.
Cartographie des acteurs qui font converger IA, design et fiction
Voici les organisations et praticiens qui ne se contentent pas d’ajouter « IA » à une offre de prospective existante, mais qui construisent spécifiquement des artefacts diégétiques sur l’intelligence artificielle.
Les studios pionniers internationaux
Near Future Laboratory, fondé par Julian Bleecker, a ouvert une ligne de recherche dédiée : l’AI Designed Fictions Research Studio. La démarche y est délibérément anti-spéculative au sens décoratif du terme : on y construit des prototypes fonctionnels, pas des maquettes d’intention. Deux productions illustrent l’approche — PoemOS, un moteur de poésie généré par IA qui explore concrètement ce que « écrire avec une IA » pourrait signifier, et Vibewriter, une interface imaginée à partir des futurs de l’IA que le laboratoire choisit d’explorer plutôt que ceux que l’industrie technologique construit effectivement. Le laboratoire garde un ancrage académique européen via sa co-fondatrice Nicolas Nova, professeure à la Haute école d’art et de design de Genève.
Superflux, studio londonien fondé par Anab Jain et Jon Ardern, a été missionné par le Policy Lab et Defra Futures du gouvernement britannique pour une première spéculation sur l’« IA écologique », à horizon vingt ans, appliquée au système d’eau douce. Leur pièce la plus aboutie sur le sujet, Nobody Told Me Rivers Dream (2025), associe des capteurs installés le long de la Tamise à une IA qui traduit les données environnementales collectées en récits météorologiques inspirés du folklore local — une manière de faire dialoguer intelligence artificielle et savoirs traditionnels plutôt que de les opposer.
Le studio francophone de référence
Design Friction, co-fondé par Estelle Hary et Bastien Kerspern, se revendique pionnier du design fiction et du design spéculatif en France, dans une filiation assumée avec Near Future Laboratory et Dunne & Raby. Le studio a mené le projet utop/dystop(IA) pour le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux à Nantes — un travail en quatre étapes construisant des scénarios fictionnels sur la place de l’IA dans la société. Estelle Hary poursuit en parallèle une thèse à la RMIT University sur les effets concrets de l’IA sur les services publics : comment son déploiement transforme le travail des agents, l’organisation des administrations et la relation entre administration et usagers. C’est le profil le plus rare du paysage : praticienne et chercheuse sur le même objet.
Le terrain d’application le plus significatif : l’État
L’exposition DITP mentionnée plus haut n’est pas un one-shot. Elle s’inscrit dans un cycle plus large — les « Mardis de l’innovation » de la DITP ont consacré une séance entière à la question de l’intégration du design fiction dans une stratégie de transformation publique. Que l’appareil d’État français choisisse cette méthode plutôt qu’un énième rapport de prospective pour aborder l’IA dans ses propres missions en dit long sur la maturité de l’outil.
L’écosystème francophone élargi
D’autres agences françaises travaillent la matière sans en faire leur spécialité exclusive IA : Future Agency et Suricats Consulting proposent le design fiction comme méthode d’exploration au sein d’offres de conseil en innovation plus larges ; AgenceProton se positionne spécifiquement sur les imaginaires technologiques dans un monde aux ressources finies. Ce sont des acteurs utiles à connaître, mais qui n’ont pas — à ce stade — développé de ligne de recherche dédiée à l’IA comparable à celle de Near Future Laboratory ou de Design Friction.
Ce qui change concrètement pour les organisations
Deux bascules distinguent 2027 de ce qui précède.
L’IA devient à la fois le sujet et le collaborateur de la fiction. C’est une situation inédite dans l’histoire de la méthode. Quand Design Friction travaillait sur l’impression 3D alimentaire ou sur les rues connectées, l’IA était un possible ingrédient parmi d’autres. Aujourd’hui, elle est simultanément l’objet qu’on interroge et, de plus en plus, l’outil qui aide à générer le matériau narratif lui-même — d’où l’émergence de la « generative design fiction » dans la recherche académique. Cette double casquette pose une question que peu d’acteurs ont encore résolue proprement : quand une IA aide à écrire la fiction sur l’IA, qui suspend l’incrédulité de qui ?
Le risque de dilution s’accroît avec la popularité. Plus une méthode devient tendance, plus elle attire de prestataires qui en gardent le vocabulary sans en garder la rigueur — l’« atelier créatif sympa » que notre manifeste identifiait déjà comme le malentendu principal. La différence structurelle reste la même qu’hier : est-ce qu’on construit un artefact qui aide une organisation à décider, ou un moment d’inspiration qui se range dans un tiroir comme le rapport de prospective qu’il prétendait dépasser ? Peu d’acteurs cartographiés ici tiennent les deux bouts — l’exploration fictionnelle et le cadrage AMOA qui transforme l’artefact en décision opérationnelle plutôt qu’en souvenir d’atelier.
Les sources pour aller plus loin
- Near Future Laboratory — AI Designed Fictions Research Studio — la ligne de recherche de Julian Bleecker sur les prototypes spéculatifs fonctionnels liés à l’IA
- Superflux — Ecological AI — les travaux du studio londonien pour Policy Lab et Defra Futures
- Design Friction — Studio — le studio pionnier du design fiction en France, et la recherche d’Estelle Hary sur l’IA dans les services publics
- DITP — Exposition « Quand l’IA transformera (vraiment) nos métiers » — le dispositif de design fiction du gouvernement français
- DIS 2026 — Awards and Recognition — les travaux académiques 2026 sur la generative design fiction
- AI 2027 — le rapport de scénario prospectif, utile en creux pour comprendre ce que le design fiction n’est pas
En conclusion : la tendance n’est pas l’IA, c’est la discipline qu’on lui applique
2027 ne sera pas l’année où le design fiction découvre l’IA — cette rencontre a dix ans, depuis Bruce Sterling et le Near Future Laboratory. Ce sera l’année où trois mondes qui s’ignoraient largement — les studios de design spéculatif, les administrations publiques, et la recherche académique en interaction homme-machine — convergent publiquement sur la même méthode pour aborder le même sujet.
Pour une organisation qui doit décider de sa stratégie IA, cette convergence est une bonne nouvelle : elle signifie que la méthode est désormais éprouvée sur des terrains aussi différents qu’un ministère et un laboratoire de recherche. Elle signifie aussi qu’il faudra, plus qu’avant, distinguer les acteurs qui construisent des artefacts pour décider de ceux qui surfent sur le mot.
Pour aller plus loin
Cette cartographie s’appuie sur les fondements posés dans notre manifeste sur le design fiction comme méthode de décision, et prolonge deux réflexions déjà engagées : pourquoi le design fiction et l’IA imaginent le futur plutôt que de le prédire, et comment l’État applique la méthode à ses organisations à mission.
Et si nous cartographiions votre position sur ce terrain ?
Cette tendance 2027 crée une fenêtre de positionnement pour les organisations qui s’y installent tôt et pour de bonnes raisons. Vous avez une stratégie IA à mettre à l’épreuve d’un artefact avant de l’annoncer à votre direction ?
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